À force de rebaptiser rues et monuments au gré des régimes, la République démocratique du Congo fragilise sa mémoire collective. En effaçant les noms d’hier pour imposer ceux d’aujourd’hui, c’est l’unité du peuple que l’on compromet. Car un pays qui renie son histoire peine à construire son avenir.
Effacer les noms, c’est diviser les mémoires
Parfois, pour s’imposer, certains cherchent à tout effacer : jusqu’à débaptiser les avenues, les édifices, les symboles. Comme si changer les noms suffisait à réécrire l’histoire. Comme si la légitimité pouvait se construire en gommant les traces de ceux qui nous ont précédés.
Pourtant, l’unité d’un peuple commence par l’acceptation de son histoire. Une histoire continue, parfois douloureuse, toujours complexe, mais indivisible.
Mobutu Sese Seko a dirigé le pays pendant 32 ans. Son règne a laissé des pages sombres, mais aussi des réalisations majeures. Il a bâti, structuré, dirigé. Ce passé ne peut être effacé sous prétexte d’un changement de régime. Rebaptiser les avenues à son nom n’est pas un acte de progrès. C’est une rupture dans la continuité historique, un effacement symbolique qui divise plus qu’il ne rassemble.
En 1997, avec l’arrivée de Laurent-Désiré Kabila, un vent de réécriture s’est levé. À Lubumbashi, l’avenue Mobutu devient chaussée Laurent-Désiré Kabila. L’avenue citoyenne Mobutu est renommée Georges Arthur Forest. Pourquoi ne pas avoir construit de nouvelles avenues pour les nouveaux noms, plutôt que de supprimer les anciens ?
Le même réflexe s’observe aujourd’hui : sous le mandat du président Félix Tshisekedi, la chaussée Kasenga devient boulevard Félix Tshisekedi. Encore une fois : pourquoi substituer plutôt que compléter ?
Chaque rue, chaque place, chaque bâtiment public est une page d’histoire. Leur nom porte un récit, un souvenir, une leçon. Les débaptiser, c’est imposer l’oubli. C’est confondre légitimité politique et révision mémorielle.
Aujourd’hui, la jeunesse ne sait plus : certains disent « avenue Mobutu », d’autres « avenue Laurent-Désiré Kabila », parlant du même lieu. La confusion règne, la transmission se fragilise, et l’unité nationale s’effrite.
Reconnaître nos figures historiques, dans leur totalité, c’est accepter notre identité collective. Ce n’est pas les glorifier aveuglément, mais refuser d’avoir honte de notre passé. C’est en assumant l’histoire, toute l’histoire, que l’on construit un avenir stable.
Si les dirigeants veulent laisser leur empreinte, qu’ils bâtissent des édifices nouveaux. Qu’ils tracent des avenues nouvelles, et qu’ils les nomment. Mais qu’ils laissent à l’histoire le soin de parler de ceux qui ont marqué leur époque.
L’unité ne se construit pas dans l’effacement. Elle se bâtit dans la continuité.
Extrait du livre « Nous unir ou mourir » (à paraître en 2026).
Daël TUMBWE | Empreinte Magazine.